L'Observatoire de l'Abitibi-Témiscamingue

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Changements climatiques et maîtrise de l'énergie , Territoire

Aménager le territoire pour le climat

Le livre Une économie écologique pour le Québec1 décortique les systèmes sociaux, économiques et environnementaux qui sous-tendent la crise climatique actuelle et propose de nouvelles avenues pour en atténuer les effets. Un des chapitres de l’ouvrage est consacré aux questions d’aménagement du territoire pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et pour accélérer la transition énergétique.




L’auteur du deuxième chapitre2, le professeur Hugo Asselin (Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue [UQAT]) s’oppose au discours qui attribue la responsabilité de la réduction des GES aux citoyens, un discours simpliste arguant que l’accumulation de gestes individuels devrait permettre une réduction suffisante des émissions de GES pour éviter les scénarios catastrophes. Or, les citoyens québécois ont déjà fourni des efforts : les émissions de GES dues aux voitures ont diminué de 12,9 % depuis 1990 et celles des résidences de 40 %. Les émissions attribuées aux matières résiduelles et à l’électricité ont également diminué. Pendant ce temps, les émissions des secteurs industriel (incluant le transport de marchandises) et agricole stagnent ou continuent d’augmenter. L’auteur soutient que les actions individuelles, bien qu’importantes, ne suffiront pas pour atteindre les cibles de réduction des GES. Selon lui, pour traverser la crise, les solutions devront être collectives.

Des cibles ambitieuses
Les gouvernements provinciaux ont établi trois cibles de réduction de GES, toujours par rapport au niveau de 1990 : -20 % en 2020, -37,5 % en 2030 et -80 % en 2050. Selon les données publiées dans le plus récent inventaire québécois des émissions de GES3, les émissions n'ont diminué que de 9,1 % entre 1990 et 2016, malgré l’augmentation du budget alloué au Plan d'action sur les changements climatiques (PACC) entre 2012 et 2016, qui est passé de 2,7 G$ à 3,7 G$.

Pour réussir cette transition énergétique tant souhaitée, il faut cibler les secteurs d'activité contribuant le plus aux émissions de GES. L'inventaire des émissions de GES au Québec permet d’accomplir cet exercice. Les émissions sont principalement dues aux transports et à l'industrie (incluant les bâtiments industriels et l'agriculture industrielle). Les plus grands émetteurs de GES sont souvent les moteurs économiques des régions périphériques, par exemple les mines, les fonderies, les alumineries ainsi que les usines de sciage et de pâtes et papiers. En Abitibi-Témiscamingue, 19 entreprises liées aux industries minière et forestière ont déclaré chacune des émissions de plus de 10 000 tonnes en équivalent CO2 en 20204. En comparaison, rappelons qu'au Québec, les émissions moyennes de GES par ménage sont inférieures à 10 tonnes en équivalent CO2 par année3.  

Du côté du transport, les émissions dues aux automobiles ont diminué, alors que celles attribuables aux camions légers et aux véhicules lourds ont augmenté respectivement de 125,4 % et de 171,4 % au Québec. En Abitibi-Témiscamingue, le taux de possession de camions légers a augmenté en dix ans, passant de 45 % à 61 %5. Selon l’auteur, même si certains des camions légers sont détenus par des particuliers au Québec, une part importante de l'augmentation des émissions de GES de ce type de véhicule est attribuable aux parcs de camionnettes des commerces et industries.

Régions périphériques et centres urbains
Le déséquilibre démographique entre la région métropolitaine – qui compte la moitié de la population – et le reste du territoire québécois provoque plusieurs problématiques propices à l’augmentation des émissions de GES au Québec. Dans la métropole, la forte densité de population entraîne un problème de congestion routière, que le gouvernement tente de pallier en investissant dans le réseau routier. D'un autre côté, la faible densité de population dans les régions périphériques empêche le développement d'un système efficace de transport en commun intra et interrégional. L’éloignement des régions périphériques nécessite le recours intensif au camionnage pour le transport des marchandises, même si le réseau ferroviaire lui est déjà pratiquement réservé en région. Le bois de même que les produits agricoles transitent par camions vers la métropole, pour y être transformés ou entreposés, avant de revenir en région.

Des solutions, mais peu d’actions
Quelles sont nos solutions? Il apparaît évident pour Hugo Asselin que la transition énergétique au Québec sera impossible sans repenser nos modèles d'occupation du territoire, un constat qui a également été émis par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) à l’échelle planétaire6. L’auteur aborde la question du développement socio-économique parfois peu diversifié des régions périphériques qui contribue au bilan migratoire interrégional négatif7. Une grande majorité des personnes immigrantes (85 %) choisi encore de s’installer dans la métropole. L'auteur déplore également l'absence de lien entre la Stratégie pour assurer l'occupation et la vitalité des territoires8 et le Plan d’action sur les changements climatiques9 du Québec. De plus, il souligne que dans ces politiques, très peu de sommes sont prévues au-delà du corridor Québec-Montréal. Pourtant, les besoins dans les régions périphériques sont tout aussi criants pour atteindre les objectifs ambitieux de réduction des GES d’ici 2050.

Sources :

  1. Une économie écologique pour le Québec. Comment opérationnaliser une nécessaire transition. Zaga-Mendez, A., Bissonnette, J.-F. & Dupras, J. (dir.), Presses de l'Université du Québec, 2022
  2. La transition énergétique est-elle possible au Québec sans refondation du modèle d'occupation du territoire? Asselin, H. 2022. p. 75-92. Une économie écologique pour le Québec. Comment opérationnaliser une nécessaire transition. Presses de l'Université du Québec, 2022
  3. Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre. Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques.
  4. Registre des émissions de gaz à effet de serre -2020. MELCC (2021)
  5. Chaire de gestion du secteur de l’énergie, HEC Montréal. (2022), État de l’énergie au Québec. Commande spéciale de l’Observatoire de l’Abitibi-Témiscamingue
  6. Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, 2019
  7. Institut de la statistique du Québec
  8. Stratégie gouvernementale pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires 2018-2022, Gouvernement du Québec, version actualisée 2020
  9. Plan d’action 2013-2020 sur les changements climatiques. Gouvernement du Québec. 2012


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